Wim Decock
Le marché du mérite
Penser le droit et l’économie avec Léonard Lessius
248 p. ISBN 978 293 0601 40 0 . 19 euros.
8 novembre 2019

 

Comprendre la genèse de l’économie moderne nécessite un retour à ses fondements théologiques. Plus d’un siècle après la parution de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, l’enquête de Max Weber reste en effet inachevée. Le Marché du mérite revisite l’héritage de l’un des protagonistes de l’histoire de la pensée économique tout en élucidant ses origines juridico-théologiques. Dans un contexte marqué par la mondialisation des échanges, l’essor des places boursières et de profonds bouleversements politico-religieux, le jésuite Léonard Lessius (1554-1623) fera figure d’« Oracle des Pays-Bas » parmi les marchands, banquiers et princes qui cherchaient à s’orienter dans ce Nouveau Monde. Son principal ouvrage, Sur la justice et le droit, deviendra rapidement un livre de référence en raison de sa fine maîtrise de la technique juridique et de la lucidité de ses analyses économiques (spéculation, subprimes, assurances, information et marché, monopoles, investissements, prêts, risques…). Si le marché n’a pas pour vocation de transformer le monde en marchandises ni l’homme en esclave d’une soif matérialiste, Lessius, comme ses collègues théologiens de l’École de Salamanque, encourage néanmoins l’effort, la prudence et l’industrie, autant de vertus aptes à libérer un marché basé sur le mérite.

 

SOMMAIRE

1. L’« Oracle des Pays-Bas »
2. L’ombre de Max Weber
3. Pactum serva
4. Usure et marché
5. Information et spéculation
6. Risques, assurances et subprimes
7. Monopoles et industrie
8. Le salut de l’économie
9. L’économie du salut
10. Occupation et ascétisme
Notes
Index
Remerciements

 

« Il reste un impensé théologique au cœur de la raison économique occidentale, et un retour à la pensée scolastique – cette pensée multiforme et raffinée transmise dans les universités, collèges et écoles médiévales et modernes – permet d’en saisir les fondements historiques. Énoncée par Sylvain Piron dans L’Occupation du monde (Zones sensibles, 2018), cette thèse se trouvera renforcée dans le présent ouvrage, qui a pour objectif de dévoiler l’apport exceptionnel de Léonard Lessius (1554-1623), professeur au collège des jésuites de Louvain, à la justification morale de l’activité marchande et au principe de rémunération des mérites. Séduit par les sermons de Robert Bellarmin, grand maître de la Contre-Réforme, le jeune Lessius rejoint la Compagnie de Jésus, alors que sa famille le destinait aux affaires une fois terminées ses études à l’université de Louvain. Il ne sera pas coupé du monde des affaires pour autant. Rapidement, sa réputation de conseiller le précède et il se voit vite qualifié d’« Oracle des Pays-Bas » en raison de ses recommandations fréquentes au profit des élites économiques et politiques de son temps. De son célèbre traité De iustitia et iure ceterisque virtutibus cardinalibus (Sur la justice, le droit et les autres vertus cardinales), publié en 1605 et réédité jusqu’à la fin du XIXe  siècle, il est dit que l’archiduc Albert d’Autriche, qui régnait sur les Pays-Bas au début du Xviie siècle, l’emportait partout avec lui. Et pour cause : les consultations et les écrits de Lessius se fondent sur une connaissance extraordinaire des pratiques marchandes, combinée à une lecture attentive des maîtres scolastiques, particulièrement des théologiens et canonistes liés à l’université de Salamanque. 

 

C’est au cœur de l’immense empire espagnol, en effet, que la pensée économique des scolastiques atteint son apogée. Dans de longs traités relatifs à la justice, aux lois, au commerce et aux contrats, des centaines de frères augustins, dominicains, franciscains et jésuites essaient de relever les défis, multiples, de la première modernité – la découverte du Nouveau Monde, le statut des peuples indigènes, la Réforme protestante et l’éclatement de la chrétienté, l’invention de l’imprimerie, la naissance de l’État moderne, l’assistance publique aux pauvres, la mondialisation du commerce, l’invention de nouvelles techniques d’investissement, la gestion du risque et les transformations du crédit et de la finance. Soucieux d’accompagner les âmes de manière à ce que le plus grand nombre puisse atteindre l’idéal chrétien dans la vie quotidienne, ils développent un cadre de pensée à la croisée du droit et de la théologie qui n’a cessé de fasciner les esprits. Admiratif de la finesse des analyses économiques de Léonard Lessius, mais aussi de celles de Luis de Molina et Juan de Lugo, deux autres jésuites contemporains de Lessius, l’économiste autrichien Joseph Aloïs Schumpeter a fait remarquer, en 1954, dans sa célèbre Histoire de l’analyse économique, que « c’est au sein de leur système de théologie morale et de leurs commentaires juridiques que l’économie acquit une place bien marquée, sinon indépendante, et c’est eux qui furent plus près que n’importe quel autre groupe de devenir les “fondateurs” de l’économie scientifique ». L’engouement que manifeste Schumpeter pour les scolastiques a sans doute été stimulé par le travail de Bernard Dempsey, jésuite et docteur en sciences économiques de Harvard, où Schumpeter enseigna de 1932 à sa mort en 1950. Dans sa préface à l’ouvrage de Dempsey sur l’intérêt et l’usure, Schumpeter note que le lecteur est frappé par la « modernité » des analyses économiques proposées par Molina, Lessius et Lugo : « Si ces scolastiques ressuscitaient d’entre les morts aujourd’hui, ils comprendraient facilement notre monde. Ils seraient tout à fait prêts à intervenir dans les débats sur les problèmes actuels. […] Ils étaient avant tout juges et directeurs des consciences. Mais, pour le dire franchement, ils ont toujours bien compris de quoi ils parlaient. » 

 

Wim Decock est professeur d’histoire du droit aux universités de Leuven (KU Leuven) et de Liège (ULiège). Il est également l’auteur de Theologians and Contract Law. The Moral Transformation of the Ius Commune, ca. 1500-1650 (Brill/Nijhoff, 2013).