Armando Petrucci
Promenades au pays de l’écriture
160 p. ISBN 978 293 0601 40 3. 16 euros.
Traduction de Jacques Dalarun
Préface d’Attilio Bartoli Langeli
20 septembre 2019

 

 

« Il ne s’agit pas ici d’histoire du livre ou du document. Il ne s’agit pas d’histoire des textes, d’histoire de la culture intellectuelle ou d’histoire des cultures populaires, pas même d’une histoire de l’écriture ou des écritures stricto sensu. L’aire disciplinaire qui nous intéresse est ou aspire à être plutôt une histoire des processus et des pratiques de fabrique et d’usage des produits écrits, quelles que soient leur nature et leurs fonctions, y compris (voire surtout) dans leurs dimensions anthropologiques et sociales les plus remarquables et les plus significatives. Du fait de ce choix épistémologique assumé, cet ouvrage, alternant réflexions et exemples, se présente comme une invitation à considérer les témoignages écrits (isolés ou en série, anciens ou récents, élégants ou relâchés, publics ou privés, exposés à la vue de tous ou cachés) comme autant d’épisodes d’un des chapitres les plus riches et les plus passionnants de l’histoire de l’humanité : celui de ses expressions écrites. »

 


INTRODUCTION


« C’est – ou cela aurait voulu être – une micro-histoire, l’histoire d’un métier et de ses défaites, victoires et misères, telle que chacun désire la raconter lorsqu’il sent près de se terminer sa propre carrière, et que l’art cesse d’être long. », 
Primo Levi, Le système périodique.

 

« Mon travail est un travail qui dit quelque chose sur quelque chose d’autre. », Saul Steinberg, Ombres et reflets.

 

Le domaine de recherche – ou, si l’on préfère, l’aire disciplinaire – dont relève ce livre est la « paléographie ». Mais quelle paléographie ? S’agit-il de la discipline traditionnelle, la « science des écritures anciennes, à l’exclusion toutefois des écritures portées sur des monuments » comme la définissait Luigi Schiaparelli en 1935 ? Ou de la paléographie « globale » dont se réclamait dès 1952 le grand et original savant que fut Jean Mallon, celle qui « doit s’occuper des monuments graphiques de toute nature et, dans chaque cas, d’une manière totale » – autrement dit, en prenant en compte tous les témoignages écrits d’une tradition culturelle et linguistique donnée ?

 

Le choix dont se prévaut le présent ouvrage est, sur la lancée de Jean Mallon, celui d’une discipline qui se veut une véritable « histoire de la culture écrite » et qui, par conséquent, s’occupe de la production, des caractéristiques formelles et des usages sociaux de l’écriture et des témoignages écrits dans une société donnée, quels que soient par ailleurs les techniques et les matériaux utilisés. Pour citer encore Mallon : « Le champ est immense, si vaste que personne au monde ne pourrait prétendre l’explorer totalement. On ne peut qu’y vagabonder. De ces vagabondages, on reviendra toujours en ramenant quelque chose avec soi. »

 

Un domaine de recherche peut se définir non seulement par son objet, mais aussi par sa méthode : dans notre cas, il s’agit de la méthode « indiciaire » du relevé, puis de l’analyse formelle et comparative des caractéristiques graphiques et matérielles de chaque témoignage écrit pris en compte. Une aire disciplinaire se définit encore par la liste des questions qu’elle se propose d’affronter au fil de la recherche. En ce qui nous concerne, on peut les résumer de la manière suivante :

 

1. Quoi ? En quoi consiste le texte écrit que nous devons transférer dans le code graphique qui nous est familier, par la double opération du déchiffrage et de la transcription ?

2. Quand ?  Quelle époque ce texte a-t-il été porté dans le témoin que nous sommes en train d’étudier.

3. ? Quelle est l’aire culturelle, quel est le lieu plus précis où s’est effectué le travail de copie ?

4. Comment ? Avec quelles techniques, quels instruments, sur quels matériaux, selon quels modèles ce texte a-t-il été consigné ?

5. Qui ?  Quel milieu socioculturel appartenait le scribe et quelle était, à son époque et dans son milieu, la diffusion sociale de l’écriture ?

6. Pourquoi ? Quelle était la finalité spécifique de ce témoignage en particulier et, au-delà, quelle pouvait être, en son temps et en son lieu de production, la finalité idéologique et sociale de l’acte d’écrire ?

 

Le domaine de recherche que j’ai, jusqu’à présent, tenté de définir en positif peut aussi être défini par la négative. Il ne s’agit pas d’histoire du livre ou du document ; ni d’histoire des textes, d’histoire de la culture intellectuelle ou d’histoire des cultures populaires ; pas même d’une histoire de l’écriture ou des écritures stricto sensu. L’aire disciplinaire qui nous intéresse est ou aspire à être plutôt une histoire – toujours renouvelée par la confrontation directe avec les fragments d’écriture du passé – des procédures et des pratiques de fabrique et d’usage des produits écrits, quelles que soient leur nature et leurs fonctions, y compris – voire surtout – dans leurs dimensions anthropologiques et sociales les plus remarquables et les plus significatives. Du fait de ce choix épistémologique assumé, notre petit livre, alternant réflexions et exemples, se présente comme une invitation à considérer les témoignages écrits – isolés ou en série, anciens ou récents, élégants ou relâchés, publics ou privés, exposés à la vue de tous ou cachés – comme autant d’épisodes d’un des chapitres les plus riches et les plus passionnants de l’histoire de l’humanité : celui de ses expressions écrites. Notre ouvrage aura atteint son but si ses lecteurs ne peuvent plus, après l’avoir lu, jeter un regard indifférent ou distrait sur une tablette de cire, un manuscrit médiéval, un livre imprimé, un graffiti ou une affiche, s’ils ne peuvent plus considérer ces objets sans se poser une série de questions et sans affronter une série de problèmes : ceux-là mêmes que ces pages, pour quiconque voudra bien les feuilleter, vont tenter de soulever et d’illustrer.

 

Selon Giorgio Raimondo Cardona, historien des écritures et des langues, « l’écriture peut être tout ce que nous serons en mesure d’y lire », surtout ce qui a trait aux êtres humains qui l’ont utilisée et au monde dans lequel ils ont vécu. Il vaut vraiment la peine de s’en occuper, même en vagabondant. C’est ce que j’ai fait toute ma vie et j’y ai pris un immense plaisir.

 


SOMMAIRE

Préface
Introduction
1. Lieux et espaces
2. Écrire ou pas
3. Pouvoir ou liberté
4. Typologies et fonctions
5. Techniques et modalités
6. Écrire à…
7. Textes écrits, perdus, retrouvés
8. Conserver la mémoire
Bibliographie
Illustrations

 

Armando Petrucci (1932-2018) est un paléographe et médiéviste italien, considéré comme l’un des plus grands spécialiste de l’écriture du XXe siècle.

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Éloge d’Armando Petrucci par Pierre Jodogne, de l’Académie royale de Belgique (mai 2019)