Alessandro Manzoni
Histoire de la colonne infâme
160 p. ISBN 978 293 0601 37 3. 16 euros.
Nouvelle traduction (de l’Italien) de Christophe Mileschi
Préface d’Eric Vuillard. Apostille de Leonardo Sciascia.

 

 

Alessandro Manzoni est le romancier italien du XIXe siècle. Son grand roman, I Promessi sposi (Les Fiancés), dont la première version fut publiée en 1827, est un classique de la littérature nationale. Il est le modèle par excellence du roman-monde, que de grands écrivains italiens du XXe siècle (Italo Calvino, Leonardo Sciascia, Carlo Emilio Gadda) considéreront comme un exemple à suivre. Manzoni est d’autre part une sorte de héros (et de héraut) du Risorgimento, ce mouvement politique et culturel qui allait aboutir, en 1861, à la première et plus importante phase de l’unification de l’Italie.

 

L’œuvre d’essayiste de Manzoni est moins connue, mais son Histoire de la colonne infâme (Storia della colonna infame, 1840), qui fait ici l’objet d’une nouvelle traduction (la seule disponible en français jusqu’à maintenant date de 1844), est cependant couramment étudiée à l’instar de L’affaire Calasde Voltaire, texte avec lequel Histoire de la colonne infâme a quelque parenté. La « colonne infâme » désigne un monument qui fut édifié, par la volonté des juges, pour commémorer le procès, mené à grand renfort de terrifiants supplices, la condamnation et l’exécution, en 1630 à Milan, de plusieurs hommes accusés d’avoir propagé délibérément la peste par des « onctions pestifères », c’est-à-dire en barbouillant les murs d’un certain quartier d’une substance empoisonnée, supposément mortifère. Cet atroce fait divers avait déjà inspiré à Pietro Verri, un représentant italien de la philosophie des Lumières, un texte mémorable, Observations sur la torture, paru en 1769, où l’auteur dresse un réquisitoire inflexible contre cette pratique intolérable. En 1764, un autre philosophe, Cesare Beccaria, grand-père maternel de Manzoni, avait publié Des délits et des peines, un petit essai, très en avance sur son temps, contre la torture et la peine de mort.

 

C’est dans ce contexte intellectuel que se situe l’Histoire de la colonne infâme. Mais, tandis que Verri et Beccaria publient leurs essais à une époque où la torture est encore largement en vigueur, quand l’essai de Manzoni paraît, en 1840, elle était abolie à peu près partout. L’intention de Manzoni n’est donc pas tout à fait la même que celles de Verri et Beccaria, qui visaient avant tout à démontrer le caractère exécrable et inutile de la torture et à la voir disparaître des codes de procédure. Pour Verri, par exemple, tous les juristes et criminalistes du passé sont coupables d’avoir toléré, cautionné et même encouragé la torture ; dès lors, les juges qui condamnèrent les supposés propagateurs de peste commirent, certes, une affreuse erreur judiciaire, mais dont la responsabilité incombe à la science juridique dans son ensemble, au système pénal en tant que tel.

 

C’est sur cette question de la responsabilité des juges que Manzoni croise le fer avec son illustre prédécesseur. Il s’attache à montrer que les juges conservaient la possibilité, la liberté morale de ne pas avoir recours à la torture. Pour Manzoni, les juges sont comptables à titre personnel de leur jugement, qui s’apparente à un crime. Il défend ainsi l’idée que, jusque dans le pire des systèmes politico-juridiques, les individus conservent une part d’autonomie, la faculté de s’affranchir des préjugés de leur époque, et de se comporter selon ce qui est juste et bon.  Ce qui est en jeu, implicitement, c’est donc la question, ancienne dans la théologie chrétienne, du libre arbitre, mais tout autant, en un sens, celle plus moderne du déterminisme.

 

La question demeure d’une parfaite actualité. Il n’est que de songer aux polémiques qui ont entouré telles tentatives d’explication d’attentats terroristes récents en France : en réponse aux sociologues qui tentaient de comprendre ces actes dans un tableau causal complexe, des personnages politiques de premier plan objectèrent qu’expliquer, c’était déjà justifier. Plus que jamais, au contraire, et pour inconfortable que cela puisse être, il est indispensable d’enquêter inlassablement sur les raisons de la violence. Histoire de la colonne infâme est une invitation à ne pas refermer trop vite le questionnement sur les racines du mal.

 

Alessandro Manzoni (1785-1873) est considéré comme l’un des plus grands écrivains italiens.
Eric Vuillard est romancier, il est notamment l’auteur de Tristesse de la terre (2014), L‘Ordre du jour (2017, Prix Goncourt) et La Guerre des pauvres (2019).
Leonardo Sciascia (1921-1989) était romancier, essayiste, journaliste et homme politique.

« L’Histoire de la colonne infâme n’a rien d’un roman. Pas de dialogue. Pas de description. Nulle péripétie. La vérité n’est sacrifiée à rien. Pourtant, le petit livre de Manzoni se lit avec fièvre. On veut en connaître le dénouement ; on veut enfin savoir. Quelque chose nous entraîne. Il n’y a pas plus littéraire que ce petit livre, pas de roman plus palpitant, pas de description plus envoûtante, pas de personnages plus émouvants que les victimes, pas de figures plus mystérieuses que leurs juges, mais, surtout, pas d’intrigue plus brûlante que l’histoire de cette injustice. »

Eric Vuillard