Guillermo Bonfil Batalla
Mexique profond

 

248 p. ISBN 978 293 0601 27 4. 22 euros.
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Pierre Madelin
Préface d’Alèssi Dell’Umbria. Septembre 2017

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Mexique profond. Une civilisation niée est de ces livres qui marquent leur temps. Publié en 1987 et régulièrement réédité en espagnol, quand il ne circule pas sous forme de photocopies tel un samizdat, cet ouvrage repose sur une thèse simple : il existe deux pays au Mexique, le pays imaginaire et le pays profond. Le premier, fruit de la domination coloniale, régit tous les aspects de la vie publique et a refoulé le second, celui des peuples indigènes, dans les limbes de l’histoire. Le Mexique imaginaire, irréel, ne cesse de se projeter dans un futur fantasmatique tandis que le Mexique profond porte la mémoire de cinq siècles de révoltes et de répressions. L’horizon historique de ce livre est celui d’un conflit séculaire entre deux pans de la réalité.
Les analyses avancées avec audace à la fin des années 1980 par Guillermo Bonfil Batalla devinrent vingt ans plus tard l’apanage de toute une génération de jeunes, indigènes ou métis, que les reflets du Mexique imaginaire ne faisaient plus rêver. La thèse centrale de ce livre allait nourrir ceux et celles qui, loin d’avoir renoncé aux luttes, entreprenaient de reconfigurer ces dernières depuis les terres des communautés indigènes, luttes qui sont autant d’éclaircies dans un Mexique profond désormais vécu comme une utopie concrète en devenir.

 

Guillermo Bonfil Batalla (1935-1991) était anthropologue, fondateur du Museo Nacional de Culturas Populares et cofondateur du Centro de Investigación y Estudios Superiores en Antropología Social.

 

Sommaire

Préface
Introduction
Première partie. La civilisation niée
1. La terre d’une civilisation millénaire
2. L’Indien reconnu
3. L’Indien désindianisé
Deuxième partie. Comment nous en sommes arrivés là
1. Le problème de la culture nationale
2. L’ordre colonial
3. Naissance d’une nation
4. Les (révolutionnaires) temps modernes
5. Les voies de la survie indienne
Troisième partie. Projet national et projet de civilisation
1. Notre pays aujourd’hui
2. Civilisation et alternatives
Bibliographie


Extraits de la préface

Ce livre de Guillermo Bonfil Batalla, ici disponible pour la première fois en français, est de ceux qui marquent leur temps. Publié en 1987, México profundo fait depuis régulièrement l’objet de rééditions au Mexique. Quand j’arrivais à Oaxaca, encore vibrante de l’insurrection de 2006, ce titre revenait dans les discussions avec les compañeros – à ce moment-là, la dernière édition en date était épuisée et le texte circulait sous forme de photocopies, tel un samizdat. Les analyses avancées avec audace à la fin des années 1980 par Bonfil Batalla étaient devenues vingt ans plus tard l’apanage de toute une génération de jeunes, indigènes ou métis, que les reflets du México imaginario ne faisaient plus rêver.

Les années 1980 furent une décennie de maturation. La guerre sale s’était terminée en 1978. Les mouvements de guérillas, tant urbaines que rurales, avaient tous été anéantis par une répression militaire et policière digne des dictatures d’Amérique du Sud. Une génération entière avait été broyée. Un changement de paradigme s’opérait, en silence et dans la pénombre. Il restait imperceptible à quiconque continuait d’observer le pays du point de vue du Mexique imaginaire. Dans la Sierra Norte de Oaxaca naissait le mouvement de la comunalidad, et dans la forêt lacandone au Chiapas se formait en 1984 l’Armée zapatiste de libération nationale. Le modèle des guérillas organisées verticalement, avec des métis au sommet et des indigènes à la base, était désormais épuisé. Il est peu probable que Bonfil Batalla ait eu connaissance de ces mouvements, mais la thèse centrale de son livre allait nourrir ceux et celles qui, loin d’avoir renoncé à la lutte, entreprenaient de la reconstruire à partir du Mexique profond, celui des peuples indigènes.

La thèse de Bonfil Batalla est simple : il existe deux pays au Mexique, le pays imaginaire et le pays profond. Le premier domine tous les aspects de la vie publique et a refoulé le second dans les limbes de l’histoire. Le Mexique imaginaire ne cesse de se projeter dans un futur fantasmatique tandis que le Mexique profond porte la mémoire de cinq siècles de révoltes et de répressions. L’horizon historique de ce livre est donc celui d’un conflit séculaire entre deux pans de la réalité. Son horizon géographique est celui du Mexique entier, du rio Grande del Norte au rio Usumancita, de la mer des Caraïbes au golfe de Californie.

La rédaction de Mexique profond dura de mai 1985 à avril 1987. Bonfil Batalla travaillait alors au Centre d’enquêtes et d’études supérieures d’anthropologie sociale, ce qui n’empêcha pas ce livre de prendre ses distances avec l’enquête anthropologique, qui se limite à l’étude exhaustive d’une ethnie sans jamais se hisser au-delà – à moins de tomber dans l’analyse structurelle, ce qui est encore pire. Non qu’il ait négligé le fameux terrain cher aux enquêteurs : on n’écrit pas un tel ouvrage sans avoir parcouru le pays profond. 

Le reproche a souvent été fait aux études anthropologiques de figer les mondes qu’elles étudient, d’oblitérer les évolutions internes et les adaptations aux forces extérieures qui leur donnent cette forme sous laquelle l’enquête les a trouvés. Bonfil Batalla s’efforce au contraire de restituer ces mondes dans un devenir historique. L’auteur aborde ces peuples dans la dynamique globale qui leur a tracé un destin commun. Si c’est évidemment l’expérience commune de la colonisation et de l’exploitation qui fonde cette unité, celle-ci ne transcende aucunement la diversité ethnique de ces peuples. Bien au contraire, cette diversité présente, face au rouleau-compresseur de l’homologation nationale, une puissance politique que l’auteur reconnaît. Alors que l’ethnographie et l’anthropologie s’étaient contentées d’amasser des éléments d’information en s’interdisant d’en a